La colère à Kasserine qui réclame les dividendes de la démocratie #Sidibouzid

Pauvre sous la dictature, pauvre en démocratie, Kasserine a payé le prix du sang pour faire tomber Ben Ali. Mais aujourd’hui cette ville misérable du centre de la Tunisie gronde et veut toucher les dividendes de « sa » révolution.

A près de 300 km au sud-ouest de Tunis, Kasserine, une cité grise de 100.000 habitants, porte encore les stigmates de la répression de janvier qui a fait plusieurs dizaines de morts.

Ici des impacts de balles ont fait éclater la pierre, là des murs sont noircis, a constaté un journaliste de l’AFP.

Comme un peu partout dans le pays, l’activité reprend timidement, mais au centre-ville les rues sont encore jonchées de débris divers, et on ne ramasse pas les ordures.

« Beaucoup de sang a été versé dans notre région. Les manifestants pour la liberté et la dignité ont été sauvagement réprimés, mais nous ne voyons rien venir. Les politiciens à Tunis ont confisqué notre révolution »,

s’emporte Mohamed Abdel Moëz Gharsallah, un jeune lycéen de 16 ans.

Selon des sources hospitalières concordantes, 25 manifestants, essentiellement des jeunes, ont été tués dans la ville durant le soulèvement contre le régime, la plupart par des tirs de « snipers ».

Dans la cité Ezzouhour, un quartier surpeuplé de la ville particulièrement visé par les sbires du régime en janvier, des jeunes mettaient jeudi la dernière main à un « monument aux martyrs ». Il y a de l’émotion et de la colère.

« On l’a payé de notre poche avec une collecte de un dinar par habitant et voilà! On n’attend rien du nouveau gouvernement », maugrée Tarek, un maçon de 25 ans.

« Il nous manque juste les noms de onze martyrs pour le terminer. Hier on a hissé le drapeau (tunisien) et en signe de réconciliation, il y avait des policiers », poursuit Tarek.

Des policiers qui, sur la pointe des pieds, ont refait surface sur l’artère principale de Kasserine, l’avenue Habib Bourguiba, après une éclipse de plusieurs jours. Ils sont désormais en patrouilles mixtes avec des militaires et s’essayent à fraterniser avec les passants.

« Je fais partie du peuple et je partage aussi bien sa joie que sa douleur, plus rien ne m’interdit de dire ce que je ressens », lance l’un d’eux, Salah Harhouri.

Ici, on veut la voir cette démocratie, mais avec du sonnant et trébuchant:

« Kasserine doit avoir sa place dans le nouvel Etat démocratique ou alors la colère des habitants risque d’être ravivée »,

avertit Mohamed Rhimi, un avocat qui anime un « comité de défense de la révolution ».

« Il n’y a pas de travail ici et quand on va à Tunis, les gens là-bas ne nous aiment pas. Pour faire vivre nos familles, il nous reste la contrebande avec l’Algérie », quelques dizaines de kilomètres à l’ouest, désespère Abdelaziz, la trentaine.

La région pourrait pourtant être plus prospère, « le tout c’est de s’en donner la peine », assure un médecin. « On est riche en eau douce, le sous-sol recèle des minerais, et les compétences existent. Le problème, c’est que depuis plusieurs décennies la région a purement et simplement été marginalisée, abandonnée », dit-il.

Il y a quelques jours, nouvelle peur sur la ville, avec des pillages et saccages, notamment à la sous-préfecture où traînent encore par terre des dossiers éventrés, des milliers de papiers, du mobilier cassé.

Beaucoup d’habitants y ont vu l’ombre et la main du RCD, le Rassemblement constitutionnel démocratique du président déchu.

Mohamed Rhimi dit craindre « un retour des affidés » de l’ancien régime car, pour lui, pas de doute: ces pillages sont l’oeuvre de « malfaiteurs » payés par les « bénalistes ». Il affirme avoir été lui-même menacé par un de ces hommes de main du parti.

Le souffle économique de la démocratie n’est peut-être pas encore arrivé jusqu’à Kasserine, mais l’avocat a pu déposer une plainte en justice.

Source: AFP / Hassen JOUINI

Habitans de Kasserine lors des manifestations en Decembre 2010 et Janvier 2011 (source photo leparisien.fr)

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